[Coda]

Le langage des yeux est le langage de l’âme. Il dit bien plus que ce que l’on avoue, il dit les désirs, il dit les rêves, il dit le cœur. Je lui ai souvent demandé de voir les fleurs et les fées qui s’agitent à l’intérieur, de sentir les arbres, d’écouter la mer et les sirènes, le vent dans les cheveux et l’arc-en-ciel qui siffle. Et juste après, je lui disais Je t’aime…

Notre premier baiser est de ceux que l’on n’oublie pas. Je lui avais tendu la main et elle m’avait pris la bouche : il y coulait un hydromel aux senteurs de bois, exquise couche de plaisirs palpitants.

Le dernier non plus …

Il neigeait ce jour là. D’énormes flocons opaques, aussi légers que les ailes d’un papillon. Dans les rues de la ville, des enfants ravis jouaient à la guerre. Il y avait dans leurs jeux toute l’insolente naïveté de leur age, cette insouciance fragile, cette folle poésie qui les fait s’entretuer  coups de boules de neige. Puis arrive l’age où l’on se persuade que l’on a plus peur du noir. Et les fusils recouvrent la ville de balles, trouant la neige en rouge…

Malgré l’appel du jour en blanc, nous étions toujours au lit, et elle me donnait le sein. Son corps nu s’agitait sous le mien, et dans la chaleur de la chambre s’entrechoquaient nos soupirs.  Nous avons crié d’un même chœur. Elle fut récompensée la première mais je ne tardai pas à la rejoindre, frémissant de joie et de bien plus encore. Le visage clos, effacés derrière l’amour en fleurs de désir, nous écoutions battre nos cœurs. Dehors, la neige coulait à flots. J’aime l’hiver, c’est la saison des pastels et des couleurs vives de la ville en fête. Tout y est étouffé : l’éclat du soleil, le bruit de la circulation, l’écume au sommet des vagues et des chopes de bière. Les trottoirs étaient gris de monde. Le facteur, un brave homme, un des rares qui viennent frapper à notre porte avec le sourire, s’amusait à glisser le long de l’allée verglacée. Des vieilles dames se retournaient en le fusillant du regard…

Toutes les villes ne se ressemblent pas, mais les gens sont les mêmes. Il y a dans leurs yeux tout le noir de leur cœur. Si les miens sont beaux, c’est uniquement parce qu’ils réfléchissent l’image de l’amour au quotidien. Un jour j’ai vu un policier se pencher vers un coquelicot, sans doute pour l’inspecter. C’est beau un coquelicot, on dirait un cœur qui bat. Et bien j’ai vu, je le jure de mes yeux vu, la fleur flétrir à son approche. Les gens sont mauvais : on trouve derrière eux, épars et piétinés, des tas de pétales fanés…

Viens, allons nous promener m’a-t-elle dit en sortant de la douche, si belle en Venus des neiges. Nous sommes passés par le bureau de tabac qui jouxte le square à l’entrée des bois. Assis par terre, dans un coin, le facteur se lamentait : pendant sa course folle, il avait égaré une lettre. Elle lui a offert son plus joli sourire, qu’il s’est empressé d’épingler au revers de sa veste, et s’est senti mieux. J’étais un peu jaloux, mais sur le chemin de notre promenade, elle a su se faire pardonner. La nature veillait sur nous. Ses cheveux d’ange aux tresses nouées par de petits rubans de couleur dansaient au vent. Ses yeux contemplaient le soleil déclinant. L’astre était en feu : il disparaissait derrière les abysses de la nuit naissante. Navire de lumière avalé par l’obscurité. Incendie cosmique. Et dans un dernier hoquet de résistance, l’horizon s’est mis à flamboyer, troublant le calme du soir et bousculant la mosaïque des étoiles. Impassible, s’élevait, se couvrant peu à peu de neige, arrosant la nuit de sa lumière blême. Les feux de la ville brillaient d’un éclat menaçant. Nous avons repris le chemin de notre nid. Les arbres s’inclinaient respectueusement devant nous. Peut-être était-ce le vent qui les faisait se courber. Mais je préfère penser qu’ils honoraient le passage de ma belle.  La neige ne la recouvrait pas : je me suis toujours demandé si elle n’était pas un peu fée. Parfois elles parlaient aux étoiles : je l’entendais pleurer doucement, en fredonnant de tristes chansons pleines de magie. C’est dans ces moments là qu’elles me parlaient d’amour…

Elle était rêve éclot sous la couvée du désir. L’ourlet de son nombril avait goût de citron chaud. Son sein était une rose pale et sous ma paume palpitaient ses pétales. Elle jouait du piano, et tandis que la neige inlassable continuait à diffuser les rayons de lune, une envolée d’ivoire caressait mes tympans. Parfois je l’accompagne à la guitare : nos mélodies liées sont riches de la chaleur qui caractérise tous nos gestes. Dans cette osmose à chaque fois renaissante, nos instruments s’entremêlent jusqu’à ne faire plus qu’un, musique universelle. Tout s’anticipe, tout se suit et tout se guide…

La musique est silence : c’est la récolte des sensations semées au gré des nuances lorsque aucune note n’est jouée et que la précédente n’est pas tout à fait à bout de souffle. Son jeu à la douceur d’une larme d’ange déposée avec fracas sur la cymbale de nos sens. Il y a dans notre relation une indéniable gémellité. Nous sommes tous deux abacules de la même mosaïque. Elle a quitté son piano pour s’approcher de moi. « J’ai rêvé de nous hier soir. C’était irréel. Nous étions dans un jardin. Un immense jardin. Tu étais assis par terre, et je me suis éloignée de toi, en direction d’une fontaine au marbre étincelant. En chemin mes pas ont semés des orchidées. C’est alors que je me suis aperçue que nous étions nus. Je t’ai souri et je me suis penchée pour boire. Il faisait bon et beau et tu t’es levé pour me rejoindre. Et tandis que tu marchais vers moi, je me suis caressée, ce qui a fait naître en toi un désir des plus fiers. Nous avons fait l’amour au pied de la fontaine qui s’es alors mise à déborder. Je ruisselais d’un plaisir double, toi sur mon dos, et l’herbe humide et ferme à la fois qui s’insinuait partout où tu n’étais pas. Nos deux corps se sont alors embrasés, au sens propre du terme. Nous n’étions plus que flammes. C’est à ce moment que je me suis réveillée. En nage. Tu dormais paisiblement à coté de moi, un sourire malicieux en guise de bouche… »

Après avoir semé en elles mes graines d’amour, nous nous sommes endormis à même le sol, enlacés plus prés que ne peuvent l’être la lune et le ciel. Au sortir du sommeil, il n’y avait personne à mes cotés. Le piano semblait vibrer d’une note sourde. Je l’ai appelée. Puis je l’ai cherchée.

Elle avait disparu…

1 note

  1. estebadia posted this