[Fugue]

Nous sommes allés à l’Opéra. On y jouait du Ravel : Daphnis et Chloé, Petits jeux d’eau, et surtout le Boléro. La salle était comble, et je frissonnai d’aise en découvrant tout ce décorum baroque : les loges et les balcons, à l’unisson avec le parterre trépidaient d’une même rumeur irréelle, paroles et bruits, insignifiants devant la sourde vibration de cette cathédrale élevé en l’honneur du Dieu Musique.

Et la lumière s’éclipsa…

Une danseuse vêtue à la mode orientale apparut alors sur la scène. Elle esquissa quelques pas, subtiles arabesques, puis s’immobilisa soudainement en position fœtale au milieu des planches. Une discrète mélodie s’envolait au fur et à mesure que pénétraient sur scène des danseurs masqués.

Le Boléro est une œuvre envoûtante, qui doit son pouvoir de fascination à un subtil mélange d’exotisme et de raffinement : par dix-huit fois, deux mélodies aux sonorités espagnoles et mauresques s’entrecroisent, et ce sans la moindre altération harmonique ou rythmique. L’attrait de cette musique résulte de l’énergie du rythme lancinant imposé par le martèlement des tambours, admirable métronome qui agit sur le métabolisme de l’auditeur. Les deux mélodies sont à chaque fois entonnées par des instruments différents, ce qui rompt formidablement la monotonie de la structure.

Nous étions sous le charme, main dans la main, emportés. La sonorité de l’orchestre prenait de l’ampleur, et je ressentais la moindre note en moi, la musique galopait, passait du pianissimo au fortissimo. Sous l’impulsion d’un crescendo des plus sauvages où les corps de grâce s’érotisaient en danses de feu, j’oubliai tout : il n’y avait plus que la musique, l’acte d’amour mimé par les danseurs, et la paume moite de ma douce crispé sur ma cuisse. Le point culminant de l’œuvre arriva enfin, de l’ut on passait au mi mineur, empruntant d’audacieuses glissades de trombones pour survoler le frisson d’extase qui remuait la foule des spectateurs : la pression quasi-charnelle qui s’exerçait sur nous disparut alors peu à peu tandis que s’élevait la descente finale.

La salle jaillit alors comme un seul homme pour crépiter d’applaudissements stupéfaits en direction du chef d’orchestre, qui s’inclina plus bas que sol, baguettes tendues, le corps agité de soubresauts humides.

Et elle m’offrit sa bouche sucrée. Et tandis que je l’embrassai résonnait encore en moi,  comme un écho tenace, la mélodie syncopée du Boléro…

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